Khmer Noël

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Entrer dans l’Aeon Mall c’est tout de suite le dépaysement. D’un côté la rue, les flamboyants mal coiffés, les moteurs innombrables, les trottoirs luxuriants, le ciel bleu où roulent encore les derniers nuages de la saison des pluies ; de l’autre atmosphère climatisée, enseignes occidentales, projecteurs reflétés dans les carrelages arides. De loin en loin une plante en pot, sage, astiquée, civilisée.

C’est le désert.

Ce désert-là est plein de monde.

Avec la petite on le traverse chaque dimanche matin, marche réglée sur son trot léger. On regarde les gens qui regardent les choses. Ils sont chics, les enfants à casquette américaine, les femmes aux épaules nues sous la dentelle, les papas bien droits dans leurs pompes cirées. On se fait beau pour aller au Mall – peut-être pas tant pour bien paraître aux yeux des autres, d’ailleurs, que pour ne pas déparer au milieu de tous ces objets neufs qui brillent dans les vitrines comme des saint-sacrements. Pauvre, on jurerait là-dedans comme un chien dans une église.

Noël approche : ce n’est certes pas l’affaire du Bouddha, mais c’est celle des Prévisions de Vente. Sapins de plastique aux couleurs d’une bière thaïe, chants de Noël idiots dans les haut-parleurs, énormes 4×4 rouges exposés sur la place centrale (mais comment les a-t-on rentrés là?). Les familles flânent en boulottant des beignets, se prennent en photo sous les sapins, tripotent chez Daiso des choses indispensables comme des tissus autocollants ou des chaussettes de chaise, ou bien s’en vont caresser les rutilantes carosseries des bagnoles, la main furtive, respectueuse, comme si c’étaient des tigresses endormies.

Indispensable

Un Père Noël au teint caramel nous accueille au pied de l’escalator avec un ballon publicitaire. Il sourit hystériquement derrière sa barbe blanche en nous souhaitant « a very merry christmas ». Il n’est pas très crédible. Dans la boutique Clarks derrière lui, un franchisé inventif a obligé ses employés à s’affubler de minuscules chapeaux de lutin, posés de guingois sur leurs tignasses noires. Ils font la gueule. On les comprend.

On ne sait trop quoi faire de tout ça. Ça sonne faux, c’est un peu triste, cette neige artificielle, ces guirlandes mercantiles… Et puis quel besoin d’aller chercher des arbres en plastique quand on a ici de très jolis palmiers ? Mais j’aime bien tout de même les Pères Noël khmers avec leurs barbes foireuses, les sapins kitsch et sans odeur sous lesquels on se selfite avec des moues de canard, les gens qui flânent et touchent et désirent et s’émerveillent et salissent les allées blanches, la lumière ruisselant sur leurs habits de fête. Ils disposent, après tout. Ils colonisent les rêves glacés des marketeurs de marques, les digèrent, les khmérifient. Noël approche, et Bouddha s’en réjouit.

2 réflexions au sujet de « Khmer Noël »

  1. Sur ma liste au Pere Noel, j avais omis les chaussettes de chaises!!!
    Passez d agréables fêtes, gaies et sereines!!
    Plein de baisers de Zine Tine et ses petits et tout petits!!

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