Un léger décalage

Extraversion légumière

En Albanie, il y avait la culture du bistrot, les trognes méditerranéennes, le pain et le café, les chèvres, les moutons, les saisons, l’alphabet, les églises, toutes choses qui étaient un peu comme chez nous, peut-être juste décalées, légèrement déformées, familières tout de même. On pouvait y construire en toute tranquillité ses repères, jusqu’à ce qu’un quiproquo, une surprise, un arbre inconnu sur le bord de la route ne viennent nous rappeler que finalement, non, on n’était pas chez nous.

Encore !

Le saut

Décollage

Tu montes dans l’avion et les portes se ferment et les toboggans s’arment et le monde se réduit à quelques hublots, quelques écrans, et tu ne sais pas, non, vraiment pas ce qu’il y aura de l’autre côté. Tu as vu des images, feuilleté un guide peut-être, mais tu n’as pas respiré l’air qu’il y a de l’autre côté. Tu n’en as pas foulé la terre. Tu n’en as pas goûté la bière. Tu n’en connais rien de valable. Et tu quittes les tiens pour ça, pour cette ombre, pour ce rien. Tu as déjà dit au revoir à tout ce que tu connais. Tu es un être en suspension.
Encore !

Durazzo

Sakura

Je vous écris depuis Durrës. On va bientôt lever l’ancre. La voiture est en bas, avec les semi-remorques, dans son grand cocon d’huile de moteur et d’acier. Un équipage philippin, tout à fait incongru ici où les étrangers sont si rares, veille sur sa carcasse bleue.

Bien que le contenu du coffre soit légèrement différent de ce qu’il était à l’aller — quelques objets, beaucoup de souvenirs — j’ai le sentiment, étrange et satisfaisant à la fois, d’une symétrie respectée.

Encore !

Korrik

Sous le soleil pikërisht

Passé le mois de juin, la lumière albanaise n’éclaire plus, elle dissout. Hommes et chiens errants, véhicules, monuments, arbres et bâtiments disparaissent, privés d’ombre : tout s’aplatit sous l’immense éclat blanc. C’est le soleil de Meursault, le soleil assassin qui accable, qui enrage, qui rend tout effort vain, toute morale absurde et toute mémoire obsolète.

Encore !

Télé-crochet

Premier roman (allégorie)

Décembre, le soleil s’attarde et les grenades saignent. On démonte une par une les terrasses de mes bars préférés. Chassé de l’une à l’autre, j’ai l’impression d’être dans ces jeux de plates-formes où le sol s’émiette sous les pieds du héros et le force à la fuite. Je vais bientôt devoir me réfugier à l’intérieur, où je ne sais que trop ce qui m’attend : d’omniprésentes télévisions, de la soupe internationale ou bien – quand le patron est mélomane – des CD de reprises des Beatles à la flûte de pan. Parfois même Joe Dassin, qui est ici un éminent représentant du chic français. Ne riez pas : les voies du chic sont impénétrables. N’importe quel sapeur vous le dira. Encore !