Durazzo

Sakura

Je vous écris depuis Durrës. On va bientôt lever l’ancre. La voiture est en bas, avec les semi-remorques, dans son grand cocon d’huile de moteur et d’acier. Un équipage philippin, tout à fait incongru ici où les étrangers sont si rares, veille sur sa carcasse bleue.

Bien que le contenu du coffre soit légèrement différent de ce qu’il était à l’aller — quelques objets, beaucoup de souvenirs — j’ai le sentiment, étrange et satisfaisant à la fois, d’une symétrie respectée.

J’aurai peu posté ici durant ces deux années. D’abord, j’ai passé le plus clair de mon temps à rédiger un roman, qui selon toute vraisemblance ne sera pas publié (il faut bien apprendre). Mais surtout, nous étions très occupés à être heureux. Les gens heureux, écrivait Renard, n’ont pas de talent. Je ne sais pas s’il avait raison mais ce qui est sûr, c’est que cette sorte de bonheur-là, fait de risettes et de mots d’enfant, d’amitiés patiemment construites et d’aventures minuscules, n’est pas très intéressante à lire. Peut-être que la prochaine étape, sans être moins heureuse inch’Bouddha, sera plus chroniquable. Bref. Voilà ce qui me trottait dans la tête au début de la semaine :

Dimanche matin, quand nous sommes sortis de chez nous, une petite brise tiède avait chassé le voile trouble qui pesait sur Tirana depuis trois semaines. L’air était si clair qu’on aurait pu, en se haussant sur la pointe des pieds, toucher du bout des doigts le sommet du Mont Dajti. Sur le boulevard devant l’immeuble, les pruniers-cerise étaient en fleur. Il avait suffi d’une nuit pour que le printemps s’installe.

Nous, nous repartons.

Mais on ne s’en va pas sans s’alléger d’abord. C’est loin d’être une mince affaire. Il faut trier, vendre, jeter, donner, tailler dans l’accumulation des objets ; fracasser la coquille que nous avions agrégée autour de nous, cette drôle d’enveloppe hétéroclite et confortable qui s’appelait : « chez nous ». Alors adieu vélo, adieu bureau, prospectus, journaux, vieilles godasses qu’on se refusait à balancer, adieu cartes de visite, rencontres de passage, regards déjà oubliés. Pardonnez, comprenez-moi : il faut nous rendre transportables.

Chez nous les placards se vident et les cartons se remplissent. Dehors, rien ne change. On en serait presque un peu surpris. Tirana vit comme si de rien n’était sa drôle de vie de capitale-village, bouillonnante et pépère à la fois, moche et avenante, incivique et charmante. Le Rom a barbe blanche est à poste sur son bout de trottoir. La marchande de fleurs itou, assise sur un pliant derrière ses trois bouquets de roses. Le bar de Jozi est juste au coin d’après. Le bonhomme y vit toujours comme dans un terrier avec son bide et ses yeux d’enfant, ses poèmes paillards, ses redoutables salades et son raki assassin.

Vous voyez : tout est à sa place. Tout va continuer comme avant.

Le plus dur, au fond, ce n’est pas de se séparer des choses. C’est cet arrachement discret et progressif qui se produit en nous, bien avant de s’en aller vraiment, à l’idée qu’on va sortir de ce bel ordre où l’on a eu sa place.

La légèreté est à ce prix.

(Pour autant qu’on puisse l’atteindre avec deux filles, deux sièges auto, une poussette, une bagnole, quatre jours de couches de réserve, une trousse à pharmacie, un ours en peluche d’un mètre cinquante de haut, une boîte à meuh, deux ordinateurs, 1kg d’Essais de Montaigne, 800g de Babar, un poster avec une souris, un autre avec un lapin, trois valises pleines de fringues et un robot-mixeur multifonctions dont le plongeant ne marche plus. Enfin, c’est une question d’état d’esprit.)

Comme tu vas nous manquer, Tirana.

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